Les Conquérants

Ce matin chez des amis j’ai entendu, à ma grande surprise, déclamer les premiers vers de cette magnifique poésie, Les Conquérants :

« Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal (…) »

Non content d’admirer ces vers depuis toujours, je décidais, lors de cette année scolaire qui vient tout juste de s’achever, d’inclure ce poème dans une série de textes – dans le cadre d’un projet de lecture au CM2 – tous en lien avec les voyages et la navigation. Aux côtés de l’Iliade, des Voyages extraordinaires ou de l’opéra Le Vaisseau Fantôme, les élèves découvrirent ainsi Les Conquérants.

J’ajoute que ce petit groupe de CM2 était composé d’élèves connus pour être en grande difficulté en lecture. Bien sûr, il ne s’agissait pas d’aborder ces oeuvres dans leur intégralité, mais d’en étudier très en détail un ou plusieurs extraits emblématiques (vocabulaire, situation du passage dans l’oeuvre d’où il est tiré, quelques mots sur l’auteur, etc.). Le jour où leur fut présenté le poème Les Conquérants, je fus surpris car l’attention des élèves était particulièrement forte. Pourtant, le vocabulaire tout comme le style poétique ne facilitait pas un accès aisé. Le voici :

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,
Fatigués de porter leurs misères hautaines,
De Palos de Moguer, routiers et capitaines
Partaient, ivres d’un rêve héroïque et brutal.

Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,
Et les vents alizés inclinaient leurs antennes
Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,
L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques
Enchantait leur sommeil d’un mirage doré ;

Où, penchés à l’avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

Hérédia, José Maria (de), « Les Conquérants », dans Les Trophées, Paris, Gallimard, 1981 [1893].

Photo Paul Suteau - Flickr/Polovergnat
« Les Conquérants » Photo Paul Suteau – Flickr/Polovergnat (Lisbonne, Belem, juillet 2008)

Oui, quel merveilleux texte. Malgré tout pas très simple, à bien des égards. Son explication – que dis-je ! son exploration – en fut d’autant plus minutieuse.  Mais dès lors, à l’instar d’une terre inconnue qui peu à peu devient familière, les élèves commencèrent à apprécier ces vers. Ils en ont d’abord aimé le rythme : cette poésie rompait avec les textes en prose abordés jusque-là. Et quelle belle histoire !

Il y eut des précisions à propos des Conquistadors qui partaient de Palos de Moguer, ce port portugais (aujourd’hui Palos de la Frontera) d’où leva l’ancre Christophe Colomb et sa flottille pour son premier voyage vers les Indes, en 1492.  Et Cipango, cet ancien nom du Japon tel que Marco Polo l’avait prononcé…

« (…) Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, (…) »

Il y avait aussi cette navigation incertaine : certains pensaient que des gouffres allaient les surprendre à chacune des limites du monde connu. Et quel vocabulaire magnifique !  Revenons enfin sur les deux derniers vers somptueux de cette oeuvre : 

Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.

Qu’ajouter ?…

José Maria de Hérédia naquit le 22 novembre 1842 et mourut le 2 octobre 1905. Homme de lettres d’origine cubaine, né sujet espagnol, il fut naturalisé français en 1893. La poésie « Les Conquérants » est tirée du recueil « Les Trophées » (1893) qui fut couronné par l’Académie française où il entra en 1894. Hérédia faisait partie du mouvement parnassien qui apparut dans notre pays au 19e siècle et avait pour but de valoriser l’art poétique par la retenue, l’impersonnalité et le rejet de l’engagement social et politique de l’artiste (Wikipedia). Pour les Parnassiens, l’art n’a pas à être utile ou vertueux et son seul but est la beauté. Dans la mythologie grecque, le Mont Parnasse était, comme Delphes, consacré à la fois à Apollon et aux neuf Muses.

Lorsque des semaines plus tard l’un des élèves me fit la surprise de réciter de tête, en souriant, les deux premières strophes des Conquérants, rapidement accompagé par le choeur des autres camarades du petit groupe, je compris combien cette poésie avait su les marquer. Ils n’avaient alors pas idée de l’intense bonheur qu’ils venaient de me faire vivre…

heredia

Liens :

– http://www.academie-francaise.fr/les-immortels/jose-maria-de-heredia

– http://www.lesvoixdelapoesie.com/poemes/les-conquerants

– http://fr.wikisource.org/wiki/Livre:Heredia_-_Les_Trophées_1893.djvu

– http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k70755m

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